Ester, artiste graveur, 1 : ‘Partir d’une non-idée’

Ce matin, Ester m’a emmenée dans son atelier de gravure. Derrière les magasins de la rue Tolbiac, à quelques pas des tours de notre quartier, on découvre une cour pleine de plantes, toilée de vignes, et, au fond, l’atelier Grafic-art. C’est dans ce monde caché que, depuis 1997, Ester crée ses estampes magiques qui nous transportent, en superposant délicatement formes et couleurs, comme dans un rêve.

Ester s’enthousiasme à l’idée que nous suivions ensemble la création d’une nouvelle gravure. Elle me suggère de « partir d’une non idée ». Aujourd’hui, pour l’instant, la plaque est vierge. Nous allons boire un thé, prendre le temps de connaitre un peu l’artiste, et attendre que ses idées prennent forme.

esterbehindpressOù te sens tu le plus « chez toi » ?  Je me sens chez moi ici, là, autour de la presse. Je me sens bien aussi chez moi dans mon appartement. Et je me sens très bien au centre de Paris, le long de la Seine. J’ai besoin de ces trois endroits selon les moments, vraiment. Si je passe deux, trois jours sans venir à l’atelier, je me sens mal à l’aise. Je ne peux pas vivre sans pouvoir travailler, sans être dans cet environnement. C’est inquiétant ! On appelle ça la routine, peut-être. La proximité avec la maison, l’espace ici, ça c’est très, très important, et je pense que c’est cela qui me donne une certaine stabilité.

Est-ce que ce lieu influence ton travail ?  Non, l’endroit non. C’est plutôt le bonheur et la facilité du travail que j’ai ici.

Un jour en 1993, tu as commencé à faire de la gravure. Pourquoi ?  Je me demande pourquoi ! Si… J’ai commencé à 16 ans, après l’école, à faire des cours avec des dames qui peignaient sur la céramique. J’étais intriguée. Et puis à 17 ans, avec un ami, on avait commencé à faire la céramique. Sa mère nous avait donné une vieille maison, et on avait créé un tour, avec les ronds de bois des rouleaux d’électricité que l’on avait trouvé dans les rues. On allait chercher l’argile au bord du fleuve. On était là toutes les vacances, tous les soirs, tout le temps. Nos copains se moquaient de nous ! On faisait des vases, des choses comme ça… j’en ai encore.

Après, j’ai suivi une formation en « Design Grafic », et en parallèle, des cours avec le peintre-sculpteur Monguillen qui m’a appris les techniques du dessin, de l’huile, de l’aquarelle et aussi de la sculpture.

Donc tu vois, j’ai toujours fait des choses, tout en travaillant la journée, en cours du soir, je pratiquais la peinture, la céramique, la gravure… toujours dans la création !

En arrivant en France [en 1992], je faisais surtout de l’aquarelle, soit dans le jardin de la petite maison où j’habitais, ou sur la table à repasser, tant l’espace était réduit. Puis, un jour en me promenant, j’ai vu un atelier de gravure. Je connaissais la technique de la gravure par la théorie, mais je ne l’avais pas pratiquée. Je me suis dit que c’était le moment de découvrir cette technique. Donc je me suis inscrite dans cet atelier-là. Je ne pensais pas aller plus loin…

deskAu fur et à mesure, j’ai découvert de telles possibilités que cela me donne toujours l’envie d’aller plus loin, donc je continue : gravure, gravure, gravure !

Es-tu spécialisée dans un domaine ?  Non, je n’ai pas envie de me spécialiser. Il y a beaucoup de techniques, et il y en a certaines encore que je ne connais pas. J’ai beaucoup de plaisir à passer d’une à l’autre, en fonction parfois d’un sujet – où je veux m’exprimer plus avec une technique qu’une autre. Et je me procure beaucoup de joie à essayer de mélanger des matériaux…On n’est jamais spécialiste de rien, et je pense qu’à 90 ans je serai encore en train de découvrir des choses.

Tu as plusieurs projets en cours?  Oui, toujours. La préparation est longue. J’avance sur plusieurs fronts. Ça, c’est le côté féminin je crois, on fait trois choses au même moment.

Est-ce que tu vises une expo ?  Oui, à Londres ! Le projet se prépare, pour 2014. Et après, le salon d’art contemporain où je participe depuis trois ans – à Lacanau [ART(m)ART]. Là on apprend plein de choses.

Parlons maintenant de notre projet. On va suivre ta création d’une nouvelle gravure.  Oui, je trouve ça plus aventureux, comme écrire un livre à partir d’une page blanche. C’est ludique, on ne sait pas comment, mais on y va quand même.

Quand tu commenceras à travailler, tu sauras déjà ce que tu voudrais obtenir ?  Oui, j’aurai l’image dans ma tête. Puis il faut que je trouve toutes les étapes pour y arriver. C’est pour ça que parfois je me retrouve face à plein de défis techniques. Finalement, ça peut enrichir ma première idée.

plaque1Aujourd’hui, tu n’as aucune idée de ce que tu vas produireCette année je pense que j’ai envie de faire plus d’anatomie, tu vois, les nus. Je le ressens plus que les paysages. L’autre jour j’ai travaillé des petites plaques en cuivre. Une femme, un homme, et je les ai imprimés ensemble… Hier j’ai fait aussi des monotypes pour mélanger des nus masculins et féminins. Je me dis que je veux exploiter les esquisses de nus que je dessine  en séance de modèle, puis je les réalise en gravure.

As-tu des craintes en abordant une nouvelle œuvre ?  Sincèrement, j’ai toujours eu des craintes avant, parce que les matériaux utilisés sont chers. Je commence à en faire abstraction car j’ai assez d’expérience pour assurer la réussite de l’œuvre. Ça parait vaniteux, mais je prends plus de temps, je suis très concentrée, très fatiguée le soir, et je ne rate plus. Pendant longtemps ça n’a pas été le cas.

A vingt ans on est tous pommés, on ne sait pas où on va. Expérimenter, tout à mémoriser, c’est la maitrise, l’expérience. On doit passer par toutes les étapes… Et là, j’ai déjà un certain âge pour connaitre cela. Les cheveux blancs c’est pour quelque chose !

J’ai lu que dans tes gravures on trouve l’Espagne, ton pays d’origine; mais je ne suis pas sûre de la voir… Non, il n’y a pas de nationalité dans les gravures, pas de culture. Je participe à des salons avec des graveurs du monde entier. Et sans les noms, on ne voit pas si c’est un français ou un australien.

On doit forcément être influencé par quelque chose, ses propres vécus… ?  Peut-être en peinture oui, mais en gravure non. Quand j’ai commencé la gravure, je partageais un atelier avec des personnes de tous les niveaux. Je n’ai jamais vu travailler des profs, il n’y a jamais eu de cours ni de démonstration, chacun allait à son rythme. Donc il n’y a pas eu d’influence.

Par contre, avec mon prof de peinture, il venait me corriger quand j’étais en train de « patauger ». Donc j’arrivais à faire ce qu’il voulait, et j’arrêtais de chercher. Tu vois une seule vision des choses, et tu finis par être influencée. Mais pour la gravure, je me suis faite toute seule.

Tu as développé tes propres solutions. Oui. Il y a toujours les grandes théories, les livres. Mais, pour moi ça c’est fini.

Merci beaucoup Ester ! A suivre…

Le monde d’Ester : http://estergraficart.canalblog.com

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